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Roxane Gay : vive le mauvais féminisme

Dites-donc les filles, savez-vous au juste ce qu’est « être féministe » ?

En posant cette question, je prends le risque de recevoir autant de réponses que d’interlocutrices. Ainsi en France, il est encore difficile de se revendiquer féministe sans avoir lu Simone de Beauvoir, ni maîtriser à la fois un vocabulaire dédié, certains concepts, corpus et discours sur le sujet. Peut-on être féministe et femme au foyer ? Féministe tout en aimant le rose, les films guimauves et des chanteurs comme Orelsan (à qui l’on doit l’ultra provocatrice expression « va te faire Marie-Trintigner ») ? Le féminisme peut-il être apolitique ? Une femme qui ne se revendique pas féministe mais qui agit pour l’égalité professionnelle homme-femme et promeut la liberté des femmes, est-elle malgré elle une féministe ?

Perdue au milieu de toutes ces interrogations, je découvre heureusement un jour l’essayiste et écrivaine américaine Roxane Gay.

Source : Jennifer Silverberg, The Guardian

Aux Etats-Unis, cette femme de 43 ans, noire d’origine haïtienne, bisexuelle et obèse, occupe le terrain intellectuel et militant notamment via ses nombreuses chroniques au Guardian et sur des sites (The Rumpus, Salon). A tel point que le magazine Time a fait de 2014, « l’année Roxane Gay » lors de la sortie de son recueil Bad Feminist.

En France, on doit aux éditions Denoël la traduction en 2017 de son premier roman, Treize jours, – récit terriblement réaliste d’une riche Haïtienne enlevée et violée durant treize jours par ses bourreaux avant d’être libérée et de réapprendre à vivre. Paru un an plus tard, son essai Bad feminist apporte une vision totalement décomplexée du féminisme qui fait du bien.

 

Race, genres, sexualité sont ses thématiques préférées.

 

Pourquoi a-t-elle autant de succès ? Parce qu’elle ne se laisse pas enfermer dans un carcan prédéfini pour oser prendre la parole. Tatouages visibles aux bras, langue pendue, elle adopte publiquement « l’étiquette de mauvaise féministe ». Non elle n’est pas une experte en histoire du féminisme ! En revanche, elle est une observatrice fine et avisée, sur les écrans, dans la littérature, et l’espace culturel en général, de la représentation de toutes les femmes (quelle que soit leur couleur de peau, leur origine sociale ou leur sexualité). Pointant du doigt le problème des modèles auxquels les femmes peuvent s’identifier, elle déplore l’offre qui est loin, très loin, de la satisfaire.

 

 

 

Concept d’intersectionnalité

 

Pour creuser le sujet, j’ai interrogé une autre observatrice aux sens aiguisés, consultante en innovation sociale : Marie Donzel. A ses yeux, Roxane Gay incarne « le féminisme nouvelle génération ». « Le féminisme à la française est trop clivant et intello », me dit-elle d’emblée. « Roxane Gay part de la Pop Culture pour adresser toutes les questions de discrimination, dont l’inégalité entre les femmes et les hommes n’est qu’une seule facette. A l’instar de la militante Kimberlé Crenshaw, à qui l’on doit le concept d’intersectionnalité, Roxane Gay pense un féminisme plus ouvert, qui agrègerait plusieurs combats à la fois. Les féministes afro-américaines se sont ainsi rendu compte qu’elles se retrouvaient parfois dans le féminisme blanc mais aussi dans d’autres problématiques. »

 

Autre point fondamental chez Roxane Gay : la bienveillance et la sororité

 

L’écrivaine américaine souligne combien les femmes ont la critique facile et ont du mal à s’entre-aider. J’entends au contraire de plus en plus parler de « sororité ». Les femmes sont-elles bienveillantes avec leurs « sœurs » ?

Source : Twitter @ladonzelle

« Pas vraiment », me répond Marie Donzel. « En France, l’apprentissage du féminisme se fait malheureusement souvent dans la douleur, déplore-t-elle. Le mouvement de l’intersectionnalité auquel je crois et qui est l’avenir, fait l’objet de suspicions très fortes. Pour schématiser, les deux grands clivages qui opposent les féministes françaises entre elles depuis plus de 40 ans sont : le voile et la prostitution. » Je prends pour exemple Elisabeth Badinter, pour qui le port du voile est une manipulation et l’expression de la domination masculine, et qui d’un autre côté, défend le droit des femmes à disposer de leur corps, y compris à le louer dans le cadre de relations sexuelles consenties et tarifées.

Aider les femmes ne veut pas dire rabaisser les hommes. « Les femmes ont une mauvaise compréhension de la sororité. Idem pour la fraternité. « Regardez chez les hommes en politique, poursuit Marie Donzel. Dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, ils s’invectivent en permanence et à la Buvette du Palais ils se tapent dans le dos et boivent des coups ensemble ».

 

Les minorités dans les séries : femmes, noires et LGBT+

 

Tour à tour drôle, percutante, intelligemment provocatrice, Roxane Gay déconstruit des séries télévisées, visibles aussi en France : Game of Thrones, Girls, Orange is the New Black…, et des films tels que La Couleur des sentiments et 50 nuances de Grey, mais la situation en France est-elle comparable avec celle des Etats-Unis ?

« Il est vrai que les rôles féminins dans la plupart des séries sont essentialistes et que nous avons des années de retard dans le cinéma dans l’attribution de rôles principaux à des acteurs issus des minorités. Quelques-unes pulvérisent heureusement les caricatures essentialistes comme Engrenage et Tunnel ; notamment le traitement de la maternité. Les scénaristes ont trouvé une façon subtile de questionner ce qu’est une « bonne » mère, et la place de l’homme et de la femme. »

Avons-nous notre Roxane Gay en France ?

Source : Printerest

Des auteures comme Leonora Miano s’emparent du sujet depuis des années (lire Marianne et le garçon noir paru chez Pauvert) et réfléchissent au féminisme dans sa globalité en intégrant les problématiques du racisme, et des minorités. Virginie Despentes, elle aussi, a fait beaucoup pour décomplexer les femmes sur le féminisme imparfait dans son brillant King Kong Théorie (Grasset). Toujours en quête d’une définition du féminisme, Roxane Gay emprunte celle d’une Australienne : « Simplement des femmes qui ne veulent pas être traitées comme de la merde ».

 

 

 

Maintenant c’est à votre tour, lisez Bad Feminist !

Go on girls !

 

Bad Feminist, de Roxane Gay, Denoël, 464 p., 21,90 euros.

https://blog.francetvinfo.fr/ladies-and-gentlemen/

https://roxanegay.com/

 

Source : Odyssey

 

Auteure de l’article : Nathalie Six, journaliste.

 

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