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Une minute de lecture

La Jouissance féminine

Interview d’Adeline Fleury, écrivain et journaliste culture au Parisien week-end.

Adeline Fleury

Jouir. Cinq lettres, un monde de promesses…

Si petit soit-il, ce mot fait rêver ; il ne se laisse pourtant pas si facilement apprivoiser. A portée de main à qui sait y faire… encore faut-il l’accepter cette jouissance, l’accueillir de tout son être, savoir la recevoir. J’ai croisé Adeline Fleury d’abord sur les réseaux sociaux. Son  premier ouvrage Petit éloge de la jouissance féminine* semblait dire tout haut ce que de nombreuses filles pensaient tout bas. A mi-chemin d’un essai et d’un récit personnel, la journaliste s’exposait en confiant sa propre expérience de l’apprentissage de la jouissance, et réfléchissait sur ce que cette découverte lui a apporté par ailleurs, principalement dans l’écriture. J’ai eu alors envie de la rencontrer et de la faire découvrir aux lectrices de MaNextRomance. Hasard des calendriers, j’ai par la suite animé une table ronde avec elle à la Foire de Brive-la-Gaillarde, portant sur la thématique du corps féminin, de son appropriation par les femmes et par les hommes, de la violence et de la passion. Adeline Fleury poursuit son questionnement autour du désir féminin, en revenant cette fois  en littérature avec un roman, Je, tu, elle. Elle yelle sculpte une narratrice écorchée vive, échouée sur une plage de Normandie pour y soigner sa passion destructrice. Ce personnage qui tente de revivre alors qu’il se consume de l’intérieur veut faire sortir le Horla en étourdissant son corps. Nous sommes loin des femmes raisonnables, plus proche d’une Anna Karénine de Tolstoï ou d’une Michèle incarnée par Juliette Binoche dans Les Amants du Pont neuf. Le roman alterne entre trois points de vue : « je », la narratrice blessée et néanmoins femme désirante ; « tu », l’amant par qui le mal est arrivé, bourreau ou victime, que la peur habite et la dépression guette, et « elle », l’Autre, l’Actrice, image de la sensualité qui gêne et trouble. C’est cru, intense, flirtant avec la folie, et pourtant cela sonne vrai.

 

Éditions La Musardine (2018)

Pourquoi toujours écrire sur les femmes et le désir ? Les femmes vous inspirent plus que les hommes ?.

Je suis arrivée à écrire sur cette thématique-là par hasard. J’ai éprouvé le besoin de partir de ma propre expérience. Petit éloge de la jouissance est vraiment mon histoire : celle d’une femme « Adèle » qui n’a pas connu l’orgasme avant 35 ans. – Adèle raconte sans détour cet épanouissement, du premier émoi quand la main de “l’homme électrochoc” se pose sur son jean jusqu’aux ardeurs les plus extrêmes. Viendront ensuite ses interrogations : d’où vient l’effroi qui se tient à la lisière la jouissance féminine et qui fit passer les femmes pour des sorcières, des hystériques, des épileptiques ? D’où vient la peur masculine devant cette incandescence qui pourrait se révéler insatiable et pourquoi les femmes sont-elles angoissées par leur propre plaisir ? -. J’ai écrit ce texte dans l’urgence en deux mois. Il est sorti comme un cri, après avoir vécu cette histoire-là. Je ne savais pas quoi en faire à la base. Il y a deux narrations : la partie à la 3e personne est comme un carnet de ce que je vivais au quotidien, et de ce que cela a changé dans ma vie.

A peu près au même moment j’ai rencontré l’éditeur François Bourin qui m’a proposé d’écrire pour sa collection « Petit Eloge ». J’avais carte blanche, hormis le fait que mon texte devait être incarné.

 

Quelles sont vos sources d’inspiration?

Je me suis plongée dans Anaïs Nin, Belinda Canonne, Nikki Gemmell (publiée en France au Diable Vauvert), j’ai cherché les représentations de la jouissance féminine au cinéma, je venais de voir La Vie d’Adèle qui m’a complètement retournée. Je ne suis pas sociologue, ni universitaire, ni philosophe, ni médecin, donc encore une fois, j’ai écrit à partir de mon expérience et de mes lectures. J’ai cherché des penseurs qui avaient écrit sur le sujet (Lacan, Freud), mais aussi plus proche de nous, la journaliste spécialiste des questions de sexualité Camille Emmanuelle, et son livre culte sur le sexpowerment ; comment le sexe libère, je me sens assez proche d’elle.

 

Les femmes parlent-elles mieux du désir féminin que les hommes ?

Elles en parlent différemment, n’ont pas la même approche. Je trouve qu’Anaïs Nin par exemple parle du sexe de manière plus fine qu’Henry Miller : Sexus est très trash, je ne sais même pas si on pourrait le publier encore aujourd’hui avec les mouvements comme #balancetonporc. Dans les romans contemporains, j’aime beaucoup ce que fait Bénédicte Martin, il faut absolument lire son livre Brisa (JC Lattès), extrêmement audacieux sur sa grand-mère. Catherine Millet me bluffe aussi, c’est comme si elle avait une caméra en permanence branchée sur elle, elle s’auto-analyse. Quand son livre La vie sexuelle de Catherine M. est sorti, je ne le comprenais pas, car j’étais à des années lumières de sa problématique ; par la suite, je l’ai relu il y a deux ans et je trouve qu’il est un modèle, ce n’est absolument pas putassier.

 

Une femme qui écrit et assume son désir ouvertement continue de faire peur ?

Oui. La société a un problème avec la femme désirante, celle qui clame son désir. Nous pourrions penser parfois qu’en Occident le travail est fait, mais pas du tout. L’homme a le droit de collectionner, la femme est encore une salope si elle fait de même.

 

Qu’est-ce que l’Amour ? Un malentendu fixé autour d’une entente sexuelle ? Un don de soi ?

Éditions François Bourin

Dans mon roman, il s’agit plus de désir que d’amour. J’ai fait un travail pour ne pas amalgamer passion, amour et désir. Mon héroïne dans Je, tu, elle, entre en religion, dans une quête d’absolu.

Il est beaucoup question de possession…

Oui, et il y a presqu’un côté spirituel dans cette dévotion. Dans ce chemin vers le désir, on reçoit beaucoup ; et en même temps, on se rencontre soi-même. L’autre est utilisé pour la rencontre avec soi.

 

 

Peut-on, pour reprendre les mots de George Sand, rester “sans Dieu ni maître”, jusque dans le désir ?

Ces femmes, George Sand, Anaïs Nin ou encore Annie Ernaux, sont très émancipées mais ce sont également de grandes amoureuses, les plus jusqu’au-boutistes qui soient ! Elles connaissent tous les prismes de l’amour et de la passion. L’émancipation des corps a peut-être été atteinte aujourd’hui mais l’émancipation amoureuse et affectueuse est un leurre. Lorsqu’on aime, on perd de sa liberté et de son indépendance.

 

Propos recueillis par Nathalie Six

**Je, Tu, Elle, Editions François Bourin, 272 p. , 19 euros.

*Petit éloge de la jouissance féminine, Editions François Bourin, 2015 / La Musardine, 2018, 8,95 euros.

 

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