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Irrésistiblement toi

Chapitre 6

En ce début de septembre, les journées passent et se ressemblent. Boulot, dodo, métro, école, dodo, métro. Toujours la même rengaine, toujours la même routine, à un changement près : celui du trac qui me gagne à mesure que mon arrivée chez Gaune International Corporation approche. Si j’ai vécu le début de la semaine avec la tranquillité d’un rossignol chantant sur sa branche, le soleil tapant sur ses plumes, avec les derniers jours défilant sur le calendrier c’est le stress de pénétrer un monde inconnu qui m’a submergée. La pression montant, me retrouver seule entourée d’individus qui me sont étrangers et peut-être hostiles déclenche quelques larmes. Pourtant, je ne laisse rien paraître. Il m’est impossible de gommer cette nature anxieuse, la peur de l’échec et la peur de l’autre étant des facteurs capables de me faire échouer aux portes d’une entreprise que beaucoup rêvent d’intégrer.

Le dimanche soir, je prépare enfin mon sac et dispose mes affaires sur la commode pour le lendemain. Ne rien oublier, vérifier les moindres détails, telles sont les missions que je me suis fixées. Autre point à ne pas négliger, les fringues. J’ai décidé d’opter pour une tenue chic et classe. La fameuse première impression, la plus importante. Demain, je serai jaugée par mes nouveaux collègues, je dois réussir à me démarquer avec modération. Si je fais toujours bonne impression aux hommes, ce n’est pas le cas concernant les femmes. Allez savoir pourquoi. Jalousie entre nanas selon ma mère, rivalité féminine de merde d’après Ariel. Avec le temps et l’expérience, je fais la part des choses en me protégeant à l’excès et au prix d’efforts constants et surhumains pour aller vers les gens. Plusieurs années intensives de thérapie ont été nécessaires pour parvenir à ce résultat. Une partie de mon passé me reste en travers de la gorge, je n’arrive pas à l’occulter : d’où ma méfiance envers l’autre et mon manque de confiance en moi. Ma mère me répète sans cesse que je suis magnifique. Elle n’est pas objective, je suis sa fille, le poussin qu’elle s’obstine à couver.

Calée sur mon lit, je bouquine le livret d’accueil, un bloc d’une cinquantaine de pages, reçu en début de semaine. Organigramme, description de la multinationale, listing des différents départements, règles majeures à respecter, valeurs de la société, etc. Littéralement saoulée par le contenu de la brochure au message subliminal tout droit sorti d’un univers utopique, je me faufile sous la couette quand ma porte s’entrouvre.

— Je peux entrer ?

— Oui.

Assise à mes côtés sur le lit, ma mère ne peut s’empêcher de me prendre dans ses bras avec émotion.

— Ton réveil est réglé ? Je prends mon service à sept heures demain matin. Quand tu ouvriras les yeux, je serai partie.

— Ne t’inquiète pas, tout est prêt.

— Oh, ma puce. Je suis si excitée. C’est une telle opportunité qui s’offre à toi. Tu sais, l’idée de te savoir là-bas m’angoisse un peu.

— Un peu ?

— Énormément, avoue ma mère. C’est un monde de requins, tu vas devoir rester sur tes gardes.

— Ne t’en fais pas pour moi.

— Je suis ta mère, il est normal que je me soucie de ton bien-être. Une splendide jeune femme, dans un monde si masculin rongé par la perversité des uns et la fourberie des autres…

— Je suis d’accord avec toi, sauf pour la partie splendide.

— Chloé, tu as traversé une épreuve compliquée… Dans notre cocon tu es douce et fragile, mais de l’extérieur, je peux t’affirmer que les gens te perçoivent tel un diamant brut. Ta frimousse ne laisse personne indifférent. Ton regard chocolat appelle à la douceur, cette sublime chevelure noire crie à la féminité, ce corps invoque le désir et ton teint hâlé si délicieux, on en discute ? me dit ma mère en me souriant affectueusement. Tu dois seulement apprendre à être moins sur la défensive quand il n’y a pas lieu de l’être.

Plus facile à dire qu’à faire. Je ne sais plus agir autrement. Lorsque je souris à un interlocuteur, en réalité, je me méfie intérieurement, listant en silence les mille et une façons dont il pourrait me faire souffrir. Je suis consciente que cette mauvaise habitude est un handicap, qu’elle instaure une distance entre le monde et moi. Mais c’est plus fort que moi. La peur dicte ma ligne de conduite.

Installée dans les bras de maman, je fais un bond dans le passé songeant à des événements que je préférerais oublier. La tristesse ligature mon cœur. Immobile, je fixe le plafond en sachant pertinemment que je dois changer. Il est nécessaire que je parvienne à évoluer malgré tout. Je ne veux pas devenir ce que les autres attendent de moi, mais réussir ma carrière en devenant la personne épanouie que j’ai toujours rêvé d’être.

Bizarrement, ce matin je me suis réveillée guillerette. Contemplative, j’observe depuis mon lit les feuilles des arbres qui commencent à jaunir. Espérons que la journée se poursuive sur une note tout aussi positive.

Mon premier jour chez Gaune International Corporation est à marquer d’une pierre blanche. Exaltée, je pénètre dans la tour. D’après le planning qui m’est remis à l’accueil, la matinée va être calme et dédiée aux stagiaires et nouveaux arrivants. Je ne serai pas la seule à faire mon entrée dans l’entreprise aujourd’hui, d’où une certaine sérénité finalement. Je croise juste les doigts pour ne pas rencontrer Apollon Junior. Suite à notre première entrevue et à l’envoi des pâtisseries, je préfère rester discrète. Je me suis assez fait remarquer.

Il n’est même pas neuf heures que ça fourmille déjà dans le bâtiment. Au stand de bienvenue, je suis accueillie par Mme Clembo qui ne correspond pas à l’idée que je me faisais d’elle. Son visage carré et ses cheveux clairs coupés à la garçonne lui confèrent une allure masculine qu’on ne pourrait soupçonner en entendant sa voix fluette au téléphone. Elle rassemble le flux des nouveaux venus et invite le groupe d’une vingtaine de personnes, dont je fais à présent partie, à la suivre. Nous nous aventurons dans le bâtiment, véritable dédale aux mille et une portes.

Après avoir emprunté les escalators puis l’ascenseur, nous arrivons dans une grande salle de réunion au style moderne et aseptisé. Mme Clembo allume le vidéoprojecteur et nous passe un film d’une vingtaine de minutes sur l’entreprise. Je refrène deux ou trois fois mon envie de bâiller. Next, next, next, avant que je ne m’enfonce un stylo arborant la mention « Gaune International Corporation » dans l’œil. Des stylos, j’adore les stylos et ils sont une dizaine à me faire les yeux doux. Cela tombe bien, j’étais en rupture de stock à la maison. Discrètement, j’en fourre un, deux, trois, puis un quatrième dans mon sac, ni vu ni connu. Voilà comment étoffer ses fournitures personnelles sans dépenser un centime. La gratuité, un concept validé et adopté.

L’interminable film prend fin. Mme Clembo nous distribue nos badges ainsi que des enveloppes individuelles contenant des codes d’accès et de sécurité. J’en profite pour lui rendre mon contrat de confidentialité signé. Comme M. Gaune me l’a conseillé, j’ai lu et relu le document dans les moindres détails. Conclusion, un pet de travers et c’est la porte, voire le procès. D’ailleurs, en parlant de flatulences, il semblerait que mon anxieux voisin n’ait pas réussi à se retenir, une odeur d’œuf pourri flotte dans la pièce. Merveilleux.

« Et merde ! » crie une petite voix dans ma tête.

Avec le nombre d’étages et de bureaux que comporte ce gratte-ciel, il fallait que je me retrouve au même niveau que Sébastien Gaune, c’est bien ma veine. Nous empruntons les escaliers et traversons un long couloir paré de tableaux conceptuels. Sur le chemin, nous passons devant une immense salle vitrée dans laquelle se déroule une réunion. Je lorgne brièvement et croise deux regards qui me sont familiers : celui d’Apollon Senior et de sa sculpturale progéniture – à noter pour demain, prendre une culotte de rechange. Tous deux sont installés en bout de table, entourés d’une dizaine de personnes en costard. Je fais mine de n’avoir rien remarqué et poursuis ma progression avec sérieux.

— Dites-moi, mademoiselle Cage, faites-vous toujours cet effet, plaisante Mme Clembo en souriant.

— Pardonnez-moi ?

— Ce n’est pas un reproche, loin de là. Vous venez d’attirer l’attention de notre brochette de cadres et de responsables de service. Comme partout ailleurs, les hommes sont séduits par la beauté… en général. En cas d’insistance trop importante de la part de certains, surtout n’hésitez pas à venir me voir ou à vous confier directement à Martin… Martin Gaune. Rien ne l’énerve plus que ce type de débordement envers les femmes.

Nous arrivons au bureau que je vais occuper. Il est conséquent et je me dis qu’Eugénie, ma nouvelle collègue, doit s’y trouver drôlement seule. Comment ne pas se sentir isolée dans un bureau faisant l’équivalent de l’appartement que je partage avec ma mère ?

— Je vous laisse entre de bonnes mains. Eugénie est un excellent élément, elle va tout vous expliquer. En cas de problème, vous trouverez mon numéro et mon mail dans l’annuaire de l’entreprise. À plus tard, mesdemoiselles. Encore bienvenue, mademoiselle Cage.

Eugénie dévoile d’un signe de la main le poste que je vais occuper, situé juste à côté de la baie vitrée. De quoi me donner des nausées toute la journée.

— Enchantée, Chloé !

— De même.

— Pour faire court, j’ai vingt-cinq ans, je suis dans l’entreprise depuis trois ans. J’ai débuté comme stagiaire pour terminer assistante RH. Ensemble nous allons nous occuper d’une partie de la gestion du service, gérer l’intégration administrative et logistique de nouveaux collaborateurs, participer à l’élaboration et au suivi des tableaux de bord pour la direction, faire les recrutements des alternants aux agents de maîtrise, administrer les demandes de changement de poste et gérer les absences et congés de nos collaborateurs, énonce-t-elle sans prendre le temps de respirer.

— Nous sommes seulement deux pour toutes ces missions ?

— Non, au total nous sommes cinq. Le service au complet des ressources humaines est quant à lui composé de vingt-quatre personnes.

— Je ne vais pas m’ennuyer.

— Non, du tout. Il est important que nous soyons rigoureuses dans notre travail. Cela ne nous empêchera pas de papoter.

Elle baisse la tête puis repose un regard hésitant sur moi.

— Si tu en as envie. Je ne te force à rien.

Je souffle enfin. Il semblerait que je partage mon bureau avec une personne fort sympathique et loquace. J’ai intérêt à m’accrocher. Eugénie parle aussi vite qu’une Ferrari lancée à pleine vitesse.

— Les midis je mange avec Sabine, l’assistante du DG. Tu peux te joindre à nous si le cœur t’en dit.

— Avec plaisir. Ce n’est pas facile d’être nouvelle.

— Je sais, je suis passée par là, affirme-t-elle en se rasseyant derrière son poste de travail.

La fin de matinée m’a permis de traiter les dernières formalités administratives avant ma prise de poste officielle. Eugénie m’a présentée au reste de l’équipe du département des ressources humaines, l’atmosphère conviviale qui y règne est agréablement surprenante. Ensuite, j’ai déjeuné à l’étage de la direction dans une salle dédiée à cet usage. Tabourets, tables, frigo, micro-onde, four, couverts, serviettes, machine à café et à thé. Tout est mis à notre disposition pour que nous ne manquions de rien. Les Gaune chouchoutent leur personnel, c’est appréciable. Cela en dit long sur l’état d’esprit d’une entreprise pourtant cotée en Bourse. Comme quoi, productivité ne rime pas avec dictature et privation. Rosa, prends-en de la graine.

Sabine et Maxime, avec qui j’ai pu faire plus ample connaissance, nous rejoignent durant le repas. Entre nouveaux, il faut se soutenir et nous n’avons pas été déçues. Derrière l’air calme et charmant de Maxime se cache en réalité un redoutable blagueur.

Le reste de la journée, plutôt théorique, m’a permis de découvrir les divers logiciels utilisés par le service RH. Durant la pause de l’après-midi, je suis partie me dégourdir les jambes, histoire de me détendre. Les locaux sont si grands que je m’y suis perdue. Un jeune homme à l’âme charitable et au regard baladeur m’a gentiment réorientée.

De retour à l’étage, devant déposer un parapheur à Sabine comme me l’a demandé Eugénie, je constate que son poste de travail à côté du bureau de Sébastien Gaune est parfaitement rangé et ordonné, écran d’ordinateur éteint. Elle est partie. Je suis sur le point de faire demi-tour lorsque j’entends les portes de l’ascenseur s’ouvrir.

— Mademoiselle Cage.

— Sexy Gaune… zonzieur Gaune, zozoté-je en me rattrapant du mieux que je le peux.

— Votre premier jour au sein de l’entreprise a-t-il été plaisant ?

— Il a été parfait.

— Vous n’avez rembarré personne ? s’amuse-t-il, tandis que je le suis, le détaillant comme un lapin attiré par sa carotte – quoique, dans mon cas la carotte n’est pas le bon exemple, j’y suis allergique – alors qu’il dépose sa veste sur le dos de sa chaise.

— Tenez, un parapheur à signer. Je me permets de vous le transmettre directement, Sabine n’étant pas présente.

Sébastien cesse alors ce qu’il est en train de faire et me considère intensément.

— À moins qu’il n’y ait une procédure à suivre ? tenté-je de me rattraper.

Quelle idiote, bien sûr qu’il y a une procédure à suivre !

— Irritable au volant, autoritaire au boulot. Peut-être voudriez-vous prendre ma place ?

— Ce n’était pas une directive, précisai-je quelque peu honteuse du ton qu’il semblerait que j’aie employé pour m’adresser à mon patron.

— Je vous taquine. Donnez-moi le parapheur, jeune fille.

« Jeune fille », rien que ça. Quel moyen implacable de me balancer son statut d’autorité et de toute-puissance en ces lieux en me remettant directement à ma place d’employée par la même occasion. Son air taquin m’agace. Je m’apprête à sortir du bureau quand une soudaine envie de lui montrer la femme de caractère que je suis s’éveille en moi. Portée par une force invisible, je me retourne et lui lance :

— En passant, les pâtisseries qui m’ont été livrées samedi étaient succulentes. Veillez à ce qu’elles soient toutes parfumées à la vanille la prochaine fois. Ah oui ! Ajoutez-en une ou deux de plus, tant qu’à faire… Là, voyez-vous, c’est un ordre.

« Cette nana est fêlée, je ne veux plus être sa petite voix. Sortez-moi de là ! »

Face à l’impassibilité de mon boss, je perds mon aplomb jusqu’à en devenir mal à l’aise. Est-il scandalisé par un tel comportement, va-t-il me virer ? Non, non, non. Putain, mais quelle impertinence, Chloé ! Tu ferais mieux de la fermer !

Apollon Junior ne s’attendait visiblement pas à cette réponse. Son air neutre laisse place à un sourire à peine perceptible. Il prend un malin plaisir à me voir m’empêtrer dans mes propres conneries.

— David, une minute, dit-il en prenant un appel sur son portable. Bonne soirée, Chloé, et, s’il vous plaît, auriez-vous l’amabilité de me laisser ma place de parking demain ? J’utiliserai mon véhicule personnel, j’apprécierais de pouvoir me garer… si bien sûr cela ne vous dérange pas. Je ne voudrais pas froisser la patronne.

Le coup de grâce. Je rougis. C’était donc sa place de parking. Comment ai-je pu être aussi bête ? La vision périphérique, Chloé ! La vision périphérique !

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