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Épisode 1 – À poste équivalent

Ça a commencé comme ça : par une envie d’être peinard.

Il est 8h30. Je viens d’arriver au bureau (bon OK, 9h45). Ma volonté d’en découdre avec la masse de travail qui m’attend, au chaud, est somme toute limitée – pour ne pas dire assez proche du niveau de la mer. Alors, je fais la seule chose qui me paraît acceptable compte tenu de mon stock de motivation : je me traîne jusqu’à la machine à café, certain de n’y croiser à peu près personne.

Au moment où mon index va heurter la touche « Expresso Commerce Équitable – en grains » de ce bijou de la technologie que constitue une machine à café automatique, une voix me sort de ma léthargie : « Et toi, t’en penses quoi de l’égalité salariale ? »

Sans déconner.

On peut vraiment pas être peinard.

Tout en allant au bout du processus d’obtention de ma dose de caféine, je regarde à droite, à gauche, derrière moi. Zéro échappatoire. Ma collègue du département voisin est là. Statique. Dans l’expectative.

Difficile de répondre que je n’ai pas entendu la question (je suis à l’espace café, pas à un concert de heavy metal) ou d’esquiver en prétextant que je ne suis bon à rien avant ma dose de caféine Commerce Équitable. Bref, je suis coincé.

Le dialogue s’engage. Incertain. Sournois peut-être ?

Le tout est de ne pas déraper. Un bon mot est moins vite arrivé qu’un mauvais (et je ne suis pas très réveillé).

— Il y a tellement de choses qui se passent en ce moment, #metoo, le harcèlement de rue, les frotteurs de métro, tout ça, j’ai l’impression d’être encore sous le coup de l’émotion. Je suis pas sûr que ce soit le bon moment pour en parler, tenté-je tout en touillant méthodiquement mon breuvage.

— Non mais, l’égalité salariale, c’est un truc universel, intemporel, c’est plus une question d’actualité, c’est une question de survie, Fabien ! rétorque-t-elle en choisissant un thé au citron.

La bataille s’annonce serrée. Je sens que si on continue sur cette voie, il va falloir que je jette mon opinion en pâture – pour peu que j’en aie une de totalement formalisée.

— J’ai entendu à la radio que les hommes touchaient 15% de plus que les femmes à poste équivalent, embrayé-je (en revenir aux faits, toujours, ça fait mec qui s’intéresse.)

— À poste équivalent ? Tu te fiches de moi ?!

— Ouais, non, mais t’as raison, comme s’il pouvait y avoir des postes vraiment équivalents dans une entreprise où 90% des femmes qu’on croise dans les couloirs sont assistantes ou femmes de ménage…

— T’as pas l’impression que toi et moi, on a le même poste ?

Oups. Parfois, j’oublie que mes collègues sont toutes des femmes. L’oubli du sexe de l’autre est-il le chemin de la rédemption ? La cure au sexisme primaire ?

Bon, on réfléchira à ça plus tard, ma collègue attend.

D’ailleurs, non elle n’attend pas et enchaîne.

— Ce que je retiens, moi, c’est que des hommes à responsabilités égales sont mieux payés, tu trouves ça normal ?

— Euh… normal, non, c’est… euh… le poids de l’histoire, la… euh… condition féminine me touche, tu sais ?

— …

— Je veux dire, elle m’émeut… comme euh… la bête à poils longs.

— … tu essayes de tourner en dérision un sujet aussi sérieux ? Tu me fais de la peine…

Oublions l’humour, ça ne marche pas. C’est du sérieux là, il faut que je prenne position si je veux boire mon café tranquille. Ma collègue est toujours là, devant moi, attendant que j’aille au bout de mon raisonnement.

— J’ai entendu, donc, que les hommes touchaient 15% de plus que les femmes…

— Tu l’as déjà dit.

— … et que le gouvernement comptait appliquer une amende aux grandes entreprises qui n’atteignaient pas un objectif d’égalité d’ici à 2022.

— Et donc ?

— Eh bien vu que l’amende représentera 1% de la masse salariale, il y a embrouille.

— ???

— Tu comprends pas l’embrouille ? Si tu as, je sais pas moi, 50% de femmes dans l’entreprise, tu devras augmenter ta masse salariale de 7,5% pour que le salaire de la moitié de l’entreprise atteigne le salaire des hommes. OK ? Et si tu le fais pas, tu risques une prune de… 1% ! 7,5% contre 1%. Tu crois que les entreprises vont faire quoi ? Qu’elles vont augmenter les femmes ?

— Et alors ?! Qu’est-ce que t’attends pour aller manifester et m’aider à obtenir plus ? Pardon : à m’obtenir autant que ce que tu gagnes déjà !

Mauvaise tactique, Fabien. Voilà qu’elle s’échauffe. Tandis que mon café refroidit.

— Tu voudrais rien faire ? Tu préfères le statu quo ? Tu comprends pas que c’est avant tout symbolique et que je préfère qu’une société paie 1% d’amende plutôt que rien ?

—  …

— Finalement tu n’es qu’un petit protégé de plus qui ramène tout aux chiffres et au sarcasme pour n’avoir surtout rien à faire, pour ne pas se remettre en question, ou remettre en question son petit confort ! En gros, tant que ça te touche pas, t’es OK… T’es vraiment navrant, Fabien !

Et la voilà qui s’éloigne, à moitié furax, l’autre moitié me considérant probablement comme un gros naze. Je regarde le fond de mon gobelet. Sombre.

Le pire dans tout ça, c’est qu’elle a raison. Je suis navrant. Je sais que l’entreprise n’est pas un lieu d’égalité, que c’est un lieu de reproduction des dysfonctionnements de la société. Mais cela m’arrange bien, moi qui suis du bon côté de la barrière, attendant mollement que quelqu’un s’occupe de régler le problème à ma place. Suis-je lâche pour autant ?

Je la regarde s’éloigner, pris d’une subite envie de la rattraper pour continuer la discussion, pour lui prouver – peut-être – que j’ai au moins conscience du problème, que c’est la première étape vers la guérison, mais la voix de Quentin du service compta, que je n’avais pas vu, m’arrête dans ma contemplation.

— Putain, j’te comprends, elle a un sacré cul !

Et là, c’est l’accident bête.

Mon bras est parti tout seul. Le gobelet avec.

Essayez de rattraper un gobelet déjà lancé. C’est coton.

La gravité a fait son effet : le café a globalement repeint la tronche de Quentin et sa connerie avec.

— Encore un mot sur le cul d’une collègue et c’est mon poing dans ta gueule.

Il n’a pas vraiment cherché à comprendre et est retourné à ses chiffres, docile.

Ça m’a arrangé, je déteste presque autant la violence que le sexisme primaire.

 

Bon. 2022. Faudrait peut-être s’y mettre dès maintenant.

Quand je vous disais qu’on pouvait pas être peinard.

Fabien spécialiste des rapports hommes/femmes sur Fémina.fr

Fabien / Source : Fémina.fr

Pour rester dans le même thème :

Je suis mieux payée que mon mari et il le vit mal

Pour aller plus loin :

https://fondationdesfemmes.org/nos-actions-3/

https://www.lesalondesdames.paris/missions

 

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